[ROMAN] ET JE VEUX LE MONDE

Publié le par Rahma

[ROMAN] ET JE VEUX LE MONDE

TITRE : ET JE VEUX LE MONDE
Auteur :
Marc CHEBSUN
Editeur : JC Lattès
Collection : La Grenade
ISBN : 978-2-7096-6620-6, 19€
Genre : Fiction contemporaine
Thème : racisme et extrême droite, stratégies politiques, opérations de police, vie des quartiers, mœurs, autisme…
Lectorat : Adultes et adolescents 

 

 

La première de couverture en deux tons assez contrastés introduit, dès le début, une certaine binarité, la notion d’opposition. L’illustration figurant un jeune homme noir –bleu, pour mieux exprimer sa différence ? – à la coiffure assez grunge et aux yeux en gribouillis laisse présager un parcours de vie plutôt chaotique…

 

 

Le moins qu’on puisse dire, c’est que ce roman ne laisse pas indifférent. Le lecteur est littéralement soufflé par ce concentré d’écorchures, d’émotions, d’énergies, d’ambitions aussi, ce concentré d’âmes, ce concentré de vie...

 

Les personnages principaux, puis secondaires, sont tous tellement vivants. 

Il y a aussi des personnages inattendus : l’esplanade, qui est le centre névralgique des guerres politique et territoriale ; la musique, très présente, omnipotente ? et la violence, quasiment sous toutes ses formes. Lors d’une rencontre virtuelle avec l’auteur (« Un endroit où aller[1] ») a été évoquée la violence - celle des quartiers- des jeunes, noirs ou pas, s’entre-tuant pour des histoires de territoires. Cependant, une autre forme de violence est également évoquée dans ce récit, plus discrète, plus insidieuse et pourtant tout aussi dévastatrice : la violence sexuelle. D’ailleurs, la sexualité, d’abord simplement suggérée puis plus explicite, est elle aussi très présente...

Enfin, l’autisme de Samba, bien que très finement documenté, reste en retrait, ne prend pas le pas sur l’histoire. Il eût été facile d’en faire le thème principal voire unique du récit, néanmoins l’auteur n’a pas cédé à cette facilité. Cette particularité psychologique confère tout de même une certaine profondeur au personnage et met le lecteur dans un état de stress par rapport au jeune héros, attendant que son autisme lui joue des tours et le plonge dans des situations inextricables. La réflexion de sa psychologue sur la Norme est vraiment intéressante...

Soulignons la façon qu’a Samba d’affubler chacun d’un surnom en adjectif à majuscule, toujours différent en fonction de la situation...

L’auteur a su prêter à son héros un langage crédible pour sa condition d’enfant d’immigrés vivant en quartier défavorisé sans toutefois tomber dans la facilité d’en faire un illettré au vocabulaire étriqué. Si ce personnage incarne, selon ses propres dires, le cliché de l’individu autiste, il est, par ailleurs, grâce à la richesse de son vocabulaire, la structure de ses pensées, la variété de ses références musicales, etc. l’antithèse du cliché du « jeune de cité » et le lecteur ne peut que s’en réjouir…

 

D’un point de vue sensoriel, ce récit constitue une ode aux cinq sens, tous abondamment représentés.

L’ouïe, d’abord, avec une musicalité dans l’écriture, dans l’intonation et la diction des personnages, dans l’enchaînement rythmique des scènes et chapitres. La définition de l’univers musical de chacun est précise et vivante.

Puis, la vue, car la géographie du récit est très géométrique, quasi millimétrée : l’esplanade au centre, opposant d’une part la mairie au théâtre, et d’autre part l’espace jeunes au café américain. Le pont, vécu à la fois comme une frontière, une limite, et une passerelle, un lien entre deux mondes. L’afro carrée de Samba. Ensuite, les couleurs, les contrastes de couleurs avec principalement l’opposition noir/blanc, les façades, le rouge indissociable du personnage de Rigal et celui des casquettes qui lui répond en écho ... La rigidité des uniformes. Les courbes des corps...

L’odorat, ensuite : les odeurs de la sueur, des épices, de la fumée, des peaux, les after-shave, les parfums des femmes, l’encens, la nourriture...

Le toucher : les caresses/massages d’Aïssatou à son frère, puis celles plus timides de la masseuse, les étoffes de la comédienne, les étreintes des différents couples, la sensation du bitume à travers les chaussures, la rencontre des battes de base-ball avec les corps, les tapis persans, la sensation de chaleur de l’arme dans la main d’Eros...

Enfin, le goût : celui des cafés, des baisers, l’alcool, la cigarette, la drogue, le jus de poire, les gorges sèches en raison de la chaleur et/ou du stress...

 

C’est avec plaisir que le lecteur « nipophile » repérera dans le récit de discrètes références au Japon (L’Osu[2], le kabuki[3], les contrôleurs de foule du métro Tokyoïte, la touriste en kimono, les fréquentes répétitions par trois : clin d’œil à la forme occidentale du haïku[4])... 

 

A noter, la construction, toute en parallèles (la guerre des quartiers et la guerre politique, les démons de Samba et ceux d’Eros, les pratiques sexuelles de Lascrime et celles de Walter, le destin de Samba, issu d’une minorité, manipulé par le maire et celui d’Evann issu d’une autre minorité, manipulé par le directeur du théâtre) et en oppositions (la mairie à l’extrême-droite à peine « maquillée » contre le théâtre portant le nom d’un activiste communiste fasciné par les anarchistes et dirigé par un homme engagé dans des causes sociales, Aïssatou contre Clara, les deux stagiaires noirs contre le comédien Rom, les jeunes concurrents au concours de coiffure contre les réfugiés cherchant un abri pour la nuit ...)

 

Dans ce récit, l’on constate une suite quasi ininterrompue de constructions et de déconstructions des jeux de pouvoirs. Les plus forts ne sont pas toujours ceux qui sont présentés comme tels et les déséquilibres changent continuellement de camp. Entre plusieurs autres exemples,  Eros, d’abord présenté comme le copain laxiste à la mauvaise influence, puis comme un guide solide menant un jeune autiste à l’autonomie , révèle finalement une faille qu’il ne parvient pas à surmonter... 

La façon dont les femmes s’emparent du pouvoir, dans ce roman, est remarquable : Aïssatou, altière et efficace, Clara, prenant la direction des opérations et s’avérant indispensable, Rigal jouant le rôle de médiateur entre Lascrime et Evann...

 

Au fil de l’avancée des événements, le lecteur apprend, par la découverte de différents détails, que les intrigues sont beaucoup plus sombres et complexes qu’elles ne le laissaient penser au départ (l’intervention de l’homme de main du maire, le chantage exercé sur Rigal et Lascrime, les tentatives de manipulation de Samba et d’Evann par les rivaux politiques, l’omniprésence et l’ingérence des forces de police, la trahison de Clara par le maire, qui ajoute de la noirceur au personnage et montre son ambivalence par rapport à la jeune femme à laquelle il doit pourtant beaucoup...)
 

Dans ce récit, tous ont en tête un décompte dont les dates coïncident : venue du futur maire européen pour la mairie, date de la représentation pour le théâtre, date du concert de PNL[5] et fin de leur stage pour les adolescents. La tension augmente ainsi de manière simultanée dans tous les groupes, avec la même échelle de progression. Le fait que les titres de chapitres reprennent ce décompte et égrènent les jours ajoute au suspense, un peu comme un compte à rebours...

 

Dès le début, l’irruption de brefs paragraphes, revenant comme un leitmotiv et livrant parfois des éléments nouveaux, fait comprendre que le récit est conté par flash-back et que ce sont les micro-scènes dévoilées en filigrane qui représentent le présent. L’inexorabilité de la tragédie est donc ressentie avec acuité... Ces fragments de scènes, de par leur brièveté, apportent encore un certain relief au récit déjà bien rythmé...

 

 

L’angoisse quant au dénouement grandit avec le  suspense. L’affrontement entre Ramzi et son agresseur, première altercation physique concrètement décrite dans le récit, fait basculer le roman. L’on comprend que la violence, devenue un personnage à part entière, ira crescendo et échappera à ceux-là mêmes qui la provoquent /y recourent. Pour preuve, la réaction de panique d’Aïssatou-la-droite, Aïssatou-l’exemple, qui demande à son frère adoré qu’elle pousse de toutes ses forces vers le “droit chemin” de pirater les caméras municipales...

 

Quelques images particulièrement marquantes

  • Lors d’une intervention des forces de police, une femme se protège le visage d’un foulard, geste dérisoire face à des gaz lacrymogènes. Cela renvoie inévitablement à la pandémie[6] à laquelle l’humanité entière fait actuellement face...
  • Lors d’une opération « règlement de comptes » entre deux groupes rivaux, les éducateurs du centre pour jeunes, Aïssatou en tête, s’agrippent de toutes leurs forces à tous les adolescents qu’ils parviennent à attraper afin de les empêcher de rejoindre la rixe et par conséquent, sauver leur vie et/ou leur casier judiciaire.
  • L’arrestation du directeur de l’autre centre pour jeunes – quadragénaire respecté et respectable, exclusivement motivée par le racisme belliqueux des policiers y ayant procédé. L’aspect arbitraire et injuste de cette interpellation, ainsi que sa fréquente survenue dans la réalité, frustrent et oppressent à en faire hurler...
  • La scène finale, avec les mots de Samba au sujet d’Eros : « Les oiseaux c’est fait pour voler. Leur vie, c’est dans le ciel que ça se passe. C’est pas une vie sinon. C’est pas le monde. Le monde quoi, c’est ce qu’on désire de plus fort, non ? Le monde ou rien. »  Le héros a sa façon à lui de réagir au décès de son ami, son frère et c’en est terriblement poignant, bien plus que s’il s’était mis à hurler en se roulant par terre...

 

 

EN BREF :
Un fascinant, bouleversant premier roman qui laisse admiratif et pantois, mais certainement pas indifférent…

 

 

CITATIONS :


« Quand on dit normal on accepte de se définir par rapport à une norme, quelque chose d’immobile et définitif. Etre hors-norme, c’est se définir ailleurs. C’est trouver son propre espace, sa propre cohérence. »

 

« C’est comme ça que j’aimerais jouer, en portant un masque pour que tout vienne des mouvements de mon corps. Ou de mon visage aussi, mais au-delà de ses traits, de son apparence. Juste de sa tension. »

 

« Lui, il a grandi à proximité de ces autres mondes, dans un quartier frontière, un confortable entre-deux, tout en restant spectateur de ces vies. En les frôlant sans les intégrer, ni même vraiment les rencontrer. »

 

« Noir et handicapé, vous voyez… Qui dit mieux ? »

 

« Moi, je peux découvrir ça mais vous, jamais vous n’aurez la moindre idée de ma culture. Je ne parle pas de musique, de danse, de cirque, tout le tralala. Je parle de la culture intérieure. »

 

« Tu vois, quand je me retrouve face à quelqu’un comme toi, il faut toujours expliquer, argumenter, prouver qu’on n’est pas sectaire, ni parano, qu’on n’est pas une énervée. »

 

« La France elle use, quand on est différent. »

 

« Oui, elle aimerait savoir. Mais elle se délecte aussi de pouvoir inventer. »

 

« Les animateurs du centre, ils arrivent en courant, essoufflés, hallucinés, ils se jettent dans la masse à corps perdu, attrapent au vol tous ceux qu’ils peuvent, un, deux, trois corps en transe, en transe convulsive. Ne les lâchent plus, tiennent fort, fort, fort. »

 

« Entre deux êtres, il y a une langue des mots mais il y a aussi une langue des signes. »

 

« Au milieu – en vrai, c’est décentré et c’est encore plus beau, une perspective asymétrique (…) »

 

« C’est un instant.
Rien de plus ?
Rien de plus. Mais rien de moins : les instants comptent pour ce qu’ils sont. »

 

«Y a pas de rainbow[7], juste de la pluie brother. »

 

« Elle voit Aïssatou balader son regard de visage en visage, interpeller l’âme, les lâchetés, les parts héroïques de chacun. Leur capacité à être, à refuser, à agir. »

 

« Je sais ce que c’est, une fierté de père, de mère, lorsque la pauvreté vous humilie. La pauvreté et la société. »

 

« Impossible d’écouter cette musique en présence d’une autre personne, impossible au risque de briser l’image, la sensation de vitesse, ces kilomètres parcourus, ceux qui s’alignent devant elle, la boîte fermée, l’enveloppement de la nuit. L’intimité émotionnelle et cérébrale. »

 

 

 

 

Tout dans ce roman évoque le haïku, cette brève forme poétique originaire du Japon : la dimension qu’y prennent les cinq sens, les jeux de contrastes et d’oppositions, les rythmes extrêmement variés et la musicalité du récit.

C’est tout naturellement que la lecture d’ Et je veux le monde m’en a inspiré quelques-uns :

 

 

filet de lumière -

par les interstices du store 

l’esplanade 

 

***

 

dehors, la nuit -

sur la vitre

la trace de son souffle 

 

***

 

chaleur -

contre les gaz

un simple foulard 

 

***

 

sur sa peau sombre

la blancheur 

de son sourire

 

***

 

voie ferrée -

une ombre 

taggue un mur 

 

***

 

au rythme des percus 

sa transe -

narcotiques

 

***

 

vapeurs -

le parfum citron 

du gel douche 

 

***

 

chaleur matinale -

sur le rideau de fer

un écriteau 

 

***

 

silence -

une femme 

recroquevillée 

 

***

 

début de soirée -

la saveur douce-amère 

du demi 

 

***

 

des accents de soul -

le tintement 

des verres à vin

 

***

 

rame de métro -

la toilette soignée 

du SDF

 

***

 

salle de réunion -

le goût 

du thé au jasmin 

 

***

 

tous en noir

dans l’assemblée assise

une femme debout 

 

***

 

halo de Lune -

l’écho 

de ses hurlements 

 

***

 

nuit noire -

inondé de sang 

un corps 

 

***
 

 


LIENS :

 

Un endroit où aller  lieu de rencontres virtuelles entre les auteurs et leurs lecteurs.

 

D'ailleurs et d'ici ! média réalisé en partie avec de jeunes participants aux ateliers d’écriture de Marc CHEBSUN dans le but d’améliorer la représentation des minorités et des quartiers populaires.

 

Frictions revue littéraire digitale autour de notre époque et conviant des voix du monde entier, dont celle de Marc CHEBSUN (sa nouvelle : Epidémiques)

 

[1] Les rencontres littéraires virtuelles « Un endroit où aller » ont permis aux auteurs de livres parus depuis janvier 2020 d’échanger avec leurs lecteurs durant la période de confinement.

[2] Osu est un jeu vidéo. Il s’agit d’un mot japonais qui est utilisé pour se saluer de manière assez familière dans les milieux plutôt masculins.

[3] Le kabuki est une forme théâtrale japonaise.

[4] Le haïku est une forme poétique japonaise.

[5] PNL (ou Peace N’ Lovés) est un groupe de rap français.

[6] Ce livre a été lu durant l’épidémie de coronavirus (covid-19). Le masque facial étant obligatoire dans la plupart des endroits publics, certains s’en fabriquaient de fortune au moyen de foulards, d’étoles…

[7] Le personnage réagit à la chanson « Somewhere over the rainbow. »

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