[ROMAN] L'OMBRE DE NOS NUITS

Publié le par Rahma

[ROMAN] L'OMBRE DE NOS NUITS

TITRE : L'OMBRE DE NOS NUITS
Auteur : Gaëlle JOSSE
Éditeur : NOIR SUR BLANC, Collection NOTABILIA
ISBN : : 978-2-88250-401-2, 15€
Genre : roman
Thème : relation sentimentale, art de la peinture, guerre de trente ans en Lorraine.
Lectorat : adultes et adolescents

A première vue, le lecteur est instantanément envoûté par l’illustration de la jaquette (une reproduction du tableau de George de la Tour Saint Sébastien à la lanterne, dont l’original aurait été égaré et dont la copie anonyme est exposée au Musée des Beaux-Arts de Rouen). Une jeune femme tente avec une délicatesse et une douceur infinies d’ôter une flèche fichée dans la jambe d’un homme.

Avec ce roman, Gaëlle JOSSE propose au lecteur un double récit : celui d’un peintre lorrain du début du dix-septième siècle tentant de s’approprier et de personnaliser le caravagisme[i] secondé par son apprenti et son fils ; et celui d’une femme de la France actuelle revivant sa dernière aventure sentimentale.
Le lien entre ces deux histoires est effectué par le tableau, situé au cœur de chacune : le peintre et ses seconds en vivent la création, tandis que la jeune femme le découvre dans un musée…

Tout au long du manuscrit, l’auteure se livre à une fine analyse du sentiment amoureux et de ses évolutions - étudiant la difficulté de construire une relation amoureuse sur le fantôme d’une précédente relation ayant laissé le partenaire meurtri, montrant comment la liaison peut tourner au désastre lorsque l’un des membres du couple est happé par le tourbillon existentiel de l’autre comme par un trou noir, transmettant parfaitement le sentiment de suspens, de vide flou dans lequel laisse l’absence de l’être aimé…


Gaëlle JOSSE désosse la relation amoureuse, dissèque les sentiments, les explore, les examine, les étudie, faisant passer le lecteur, avec son héroïne, par toute la palette émotionnelle dont dispose l’être humain : peur, angoisse, espoir, exaltation, …et toujours : l’amour.

Par l’Ombre de nos nuits s’exprime l’Agatha Christie du sentiment.

D’une main de maître, elle met le langage au service du récit, employant notamment le champ lexical du danger, de la perte, de la disparition afin de faire poser par la narratrice le postulat qu’elle-même serait néfaste à son partenaire ; décrivant, lors de l’escapade du couple, l’évolution du paysage et des routes sous les roues de la voiture, exprimant ainsi l’évolution de la relation amoureuse, sa dégringolade, sa déchéance ; utilisant le flux et le reflux pour mettre en scène le jeune homme (la mer fuyante ) et sa compagne (le sable, auquel il ne reste que des débris de coquillages une fois la mer repartie)...

Est particulièrement éclatante l’image du couple comme une orchidée rare dont les deux partenaires seraient les jardiniers…

Dans son étude du comportement amoureux, Gaëlle JOSSE met en lumière les efforts démesurés et « coups de folie » que l’humain est capable de produire pour séduire. Elle décrit notamment avec une extrême justesse les sensations vécues lorsque l’on outrepasse son train de vie habituel pour éblouir l’être aimé (effervescence mêlée de regrets, sensation de danger, …).

Petit à petit, la narratrice en dévoile de plus en plus sur la vie passée de son compagnon, que l’on découvre avec elle. Progressivement, l’auteure livre des indices permettant au lecteur de sentir, en la personne de l’amant, la trace, la cicatrice d’un ancien amour le hantant encore. Corollairement, ces indices acheminent également la pensée du lecteur vers le dénouement…

Au même titre que l’amour, la peinture se révèle être un personnage à part entière, dont l’apprentissage est présenté comme une école de vie. Aidée d’un vocabulaire spécialisé et de sa vaste connaissance du monde des arts, Gaëlle JOSSE offre au lecteur plusieurs métaphores transposables de la peinture à la littérature (« L’épreuve de la toile vierge » que l’on peut rapprocher de la fameuse « page blanche » de l’écrivain), aux autres disciplines artistiques (la création vue comme une procréation), à la relation amoureuse (« Et la présence invisible de l’air qui fait vivre la flamme. ») et à la vie… La force de ces liens créés, tels des ponts jetés entre des mondes semblables bien que distincts est d’une beauté époustouflante...

L’aisance criante de naturel avec laquelle Gaëlle JOSSE se glisse à la place de ses personnages et s’exprime sur un sujet si pointu que l’art de la peinture force l’admiration. Elle parvient sans aucune peine à prêter au personnage de Georges de La Tour ce regard analytique et détaché qu’aurait un peintre professionnel étudiant la composition d’un tableau avant la première ébauche ou à faire expliquer à ce dernier qu’il ne trahira pas ses convictions artistiques pour vendre son art à certains seigneurs dont les exigences – grassement rémunérées – pourraient y être contraires.

L’auteure dénonce le paradoxe de « l’œil du peintre» : alors que la description du corps d’une femme vue par celui-ci est d’un naturel éblouissant, le regard qu’il porte sur la vie et les évènements qui le touchent est travesti et ceux-ci sont automatiquement, intuitivement analysés en fonction de leur éventuelle utilité artistique…


Gaëlle JOSSE nous montre l’incroyable acuité de la lucidité du peintre, de sa perception de sa propre personne, avec ses limites et ses incapacités.

Dans les récits par Laurent, l’apprenti, des « coups bas » d’Etienne, fils du peintre mais piètre artiste, le lecteur pressent une espèce d’omniscience du peintre, se demandant si ce dernier n’est pas, en réalité, au courant des mésaventures des adolescents, et s’il ne va pas finalement choisir Laurent pour sa succession, faisant ainsi primer l’art sur le droit du sang…

Par ailleurs, l’éviction de Diane, épouse du peintre, pour Claude, leur fille, dont la jeunesse se prête plus au rôle du personnage à représenter, s’inscrit dans la pratique universelle et intemporelle visant à évincer les femmes de certaines fonctions dès que les signes de l’âge apparaissent sur leur visage et/ou sur leur corps. Par toutes ces considérations qu’elle étudie au microscope, Gaëlle Josse sort du contexte de la simple relation sentimentale pour livrer au lecteur une analyse sociologique poussée du regard que porte l’humain (quel que soit son sexe) sur la femme et sur le vieillissement.

Se plaçant diamétralement à l’opposé de la simple restitution du contexte historique, l’auteure parvient à se glisser dans la peau d’un personnage de l’époque, habiter ses pensées, transcrire ses ressentis, en particulier le côté très craintif, religieux et superstitieux à la fois des populations du dix-septième siècle.

Pour toute la partie concernant les trois peintres, le contexte se révèle assez sordide : la guerre de trente ans fait rage en Lorraine et une épidémie de peste décime la population. Toutefois, Gaëlle JOSSE parvient à passer dessus avec pudeur, sans se complaire dans l’aspect tragique, pour finir par nous le faire oublier.

L’auteure se révèle, en outre, une analyste chevronnée des comportements humains, dont elle nous fait principalement part par l’intermédiaire de l’apprenti, très fin observateur, qui développe, au sujet des enfants du peintre, des réflexions d’une étonnante maturité et d’une lucidité tout aussi poignante que désarmante.

Gaëlle JOSSE se penche également sur la psychologie de la douleur (amoureuse ou non) avec une précision et une pertinence toutes chirurgicales : « …plus effrayé encore par le vide qui allait prendre sa place que par la douleur qu’elle te causait. »

Il est intéressant d’observer que le peintre ne souhaite « plus peindre à la lumière du jour, qui ne sait éclairer que terreur et désolation. » Ce dernier considère donc la peinture comme un filtre lui permettant d’édulcorer sa réalité. Cette manière originale de traiter le sujet incite le lecteur à se pencher sur l’œuvre de Georges de la Tour afin de vérifier s’il y existe réellement une connotation particulière, une signature picturale allant dans ce sens…

Le personnage du Maître, éprouvant une grande estime pour les qualités artistiques de son apprenti et lui témoignant un sincère respect, s’avère profondément touchant. Son comportement revêt, à l’égard de ce dernier, un aspect protecteur et paternel, hissant celui-ci au rang de fils spirituel et artistique.

L’apprenti, quant à lui, suscite énormément d’empathie par son inspiration, sa créativité, ses espoirs et son ambition, ainsi que pour le regard neuf qu’il porte sur le monde, dénué de jugement préconçu, pour sa « bonne » naïveté, pour son humilité face à son art et à la vie.
Est notable l’opposition des caractères, des intérêts et des aspirations entre l’apprenti et le fils du peintre. A cet égard, l’élève fait preuve de discrétion, de tact et d’élégance, n’envenimant pas la situation et ne se mêlant en aucun cas des relations entre le père et son fils. Il analyse avec une lucidité et une objectivité remarquables les sentiments et sensations qui les animent en raison de cette situation.


La note de l’éditeur informe le lecteur que Gaëlle JOSSE est parvenue à l’écriture par la poésie. Effectivement, sa sensibilité poétique et plus généralement artistique (musique et peinture) transparait largement dans son écriture… Ecriture d’une simplicité et d’une efficacité redoutables. L’auteure va droit au but et ne s’embarrasse pas de fioritures.

Dans le récit de ces deux histoires parallèles, en passant de l’une à l’autre, elle adopte des intonations, des vocabulaires, des tons radicalement différents, plante deux ambiances singulières et nettement différenciées desquelles s’élèvent clairement deux voix bien distinctes.
Tout au long du roman, il est aisé, pour le lecteur, de discerner le narrateur de chaque partie, notamment concernant le peintre ou son apprenti, Gaëlle JOSSE ayant pris soin de réserver l’écriture en italique à ce dernier, afin de bien distinguer son discours de celui de son maître.

Lorsque le peintre explique qu’il ne souhaite pas trop en faire dans l’expression de la souffrance du saint, dans l’exposition de ses blessures, c’est l’écriture de Gaëlle JOSSE que l’on retrouve : minimaliste, épurée et surtout dénuée de toute ostentation. Elle sait se faire pudique et discrète, alors que ses thèmes centraux sont tout de même la souffrance sentimentale et physique, deux thèmes pour lesquels il est facile d’aller vers l’exagération…

Le livre est d’ailleurs truffé de petites anecdotes explicatives (le fait que Saint Sébastien soit le patron vers lequel le peuple se tournait pour conjurer la peste, les fleurs baptisées « désespoir du peintre » en raison de leur mobilité incessante), fraîches et enrichissantes.

L’architecture du roman est très finement ciselée, avec comme clef de voûte l’opposition extrêmement intéressante entre le huis clos de la narratrice qui revit toute sa dernière relation devant le tableau au Musée des Beaux-Arts de Rouen et le périple des trois peintres qui entreprennent un très long voyage.

De temps à autre, Gaëlle JOSSE intercale un chapitre très court, de la longueur d’un paragraphe, entre d’autres de longueur plus « classique », ce qui permet d’instaurer un certain rythme, d’éviter la monotonie. Les phrases sans verbe qu’elle introduit occasionnellement dans son manuscrit impriment également une belle vivacité à la narration, dense et puissante.

Quelques magnifiques descriptions illustrent le récit avec beaucoup de goût, telle que celle de la partie de chasse évoquant les sens : le toucher, l’ouïe, le goût et la vue…

Chez Gaëlle JOSSE, rien n’est anodin : chaque description entre systématiquement en résonance avec le comportement, le ressenti de l’un des personnages ou avec des événements survenus dans son histoire. Chaque passage qu’elle écrit revêt un sens de l’à-propos particulièrement intense.

EN BREF :

La délicatesse d’une voix et le sublime d’une plume pour dire l’amour de l’art et l’art de l’amour : une pépite.

CITATIONS :

« Elle dit que le Maître sait peindre le silence. » (Evidemment, je n’ai pas pu m’empêcher de faire le lien avec le haïku, qui consiste, finalement, à dire le silence…)

« Tu es là, avec toute notre histoire, et je n’ai pas le choix. Elle déferle trop vite, trop fort pour que j’aie le temps de me mettre à l’abri, comme la mer qui se retire loin et revient en noyant tout sur son passage. »

« Peindre le silence, le temps arrêté, l’appel d’une voix dans la nuit, la lueur qui nous guide. »
« Ils étaient ma vérité, au moment où je les ai peints. »

« Les livres savent de nous des choses que nous ignorons. »

« De l’obscurité émerge une étrange vérité, celle de nos cœurs. »

« La grâce d’un poignet, la musculature d’un bras, la torsion d’un buste, la douceur d’une main, ne s’éprouvent qu’au regard de ce qui les révèle. Nous trichons en paroles, rarement en gestes. »

« Ce n’est qu’après avoir descendu quelques marches que l’on réalise combien elles sont glissantes et difficiles à remonter. »

« (…), chercher, errer dans un texte pour la joie d’approcher de temps en temps quelque chose de juste. »

« Je n’étais pas sage. Je t’aimais. »

« Il faut savoir écouter les rêves, ils tentent de nous éclairer sur nos désirs les plus secrets. »

« Tout ce que les hommes ont inventé, tout ce qu’on nomme civilisation ou culture, ne sert qu’à tenir en laisse notre part sauvage, notre fulgurante envie, par moments, de dépecer l’autre et de dévorer son cœur encore palpitant. »

« Je peins le ravissement, l’oubli du monde, dans un bras tendu, une main posée. Je peins l’être qui se laisse atteindre dans des régions de lui-même ignorées. Sa meilleure part. »

« (…), à ces choses minuscules qui, ensemble, finissaient par dessiner une image unique, celle d’un nous deux, précieuse et dérisoire. »

« Tu vois, j’ai plongé dans ta nuit, je m’y suis abîmée. Puis l’aube est venue, doucement. (…) Il faut savoir chasser les ombres. »

« On ne sait pas ce qu’on est capable de donner, ni tout l’amour que l’on porte au fond de soi, tant que personne ne vous donne envie d’aller le chercher. »

QUESTIONS À GAËLLE JOSSE :

Si je pouvais questionner l’auteure, je lui demanderais :

  1. La scène où le peintre explique qu’il a déchiré ses esquisses illustre toujours le parallèle peinture/littérature : l’auteur peut effectuer plusieurs recherches préliminaires, créer des fiches pour ses personnages, établir le plan et la chronologie des événements, puis tout mettre de côté pour rédiger librement, en ayant (simplement) tous ces éléments en tête. Est-ce ainsi que vous procédez pour rédiger vos textes ?

  1. Dès le début, le lecteur est plongé dans les pensées du peintre qui emploie évidemment un vocabulaire assez spécialisé. La fameuse métaphore de la création comme une procréation apparaît très tôt dans le récit et revient régulièrement. Page 111, « l’épreuve de la toile vierge » peut être rapprochée de celle de la page blanche. Dans quelle mesure vous êtes-vous servie de votre expérience d’écrivain pour pénétrer les pensées des peintres ?

LIENS :

Musée des Beaux-Arts de Rouen

Analyse du tableau Saint Sébastien soigné par Irène, par Jean-Yves Alt, blogueur de Culture et débats

Mille mercis à Lecteurs.com de m’avoir offert ce livre dans le cadre du Club des Explorateurs.

[i] Courant pictural de la première moitié du dix-septième siècle né suite au travail du Caravage et caractérisé par de forts contrastes d’ombres et de lumières (clair-obscur).

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