[ROMAN] LES DÉSŒUVRÉS

Publié le par Rahma

[ROMAN] LES DÉSŒUVRÉS
TITRE : LES DÉSŒUVRÉS

Auteur : Aram KEBABDJIAN

Editeur : Seuil, 2015

ISBN : 978-2-02-118824-0, 21€

Genre : roman contemporain, satire sociale

Thème : l'univers de l'art contemporain

Lectorat : adultes

Commentaire :

À première vue, il s’agit manifestement de suivre, dans un monde fictif, le devenir d’inventeurs ainsi que celui de leurs œuvres.
De prime abord, il paraît déroutant qu’un récit traitant des arts et des sciences se déroule dans un univers totalement fictif : dès que la création de mondes intervient, le lecteur s’attend plutôt à de la science-fiction ou à du fantastique…


Dans ce roman d’une originalité prodigieuse, l’auteur met en place un univers artistique fictif et entraîne le lecteur à la suite des différents protagonistes dans leur quête éperdue de l’inspiration ultime (artistes), du coup d’éclat médiatique (agents) ou de l’idée qu’ils se font de la représentation du sublime (collectionneurs).
Des artistes d’obédiences variées sont admis en résidence dans la Cité afin de se consacrer corps et âme à leurs créations.


Le premier et surtout les derniers chapitres, clefs de voûte de l’articulation du roman, posent le postulat que tous les arts se marient entre eux. Dès lors, la pensée du romancier, comme celles de ses artistes, s’oriente vers la recherche de l’harmonie idéale.
Diverses interactions révèlent les liens plus ou moins profonds tissés entre les personnages, mais également les inimitiés, présentes ou en construction, incitant certains membres de cette communauté d’artistes à se livrer, à l’encontre d’autres, à de machiavéliques perfidies.


La recherche artistique étant éminemment guidée par l’étude et le ressenti de l’existence, sont évidemment récurrents, dans ce roman, les thèmes de la vie, de la mort, du sexe, du corps, de la souffrance, de la perte, du vide, de la transgression, de la consommation d’alcool et/ou de stupéfiants, de la quête de la vérité, du sentiment d’imposture et enfin de la mystification.
Cher à l’auteur, le thème de la claustration (par internement, incarcération ou simple confinement), volontaire ou non, est abordé de plusieurs manières tout au long de l’ouvrage. Toutefois, sa représentation la plus frappante reste la Cité, ce pénitencier artistique, cette œuvre d’art destinée à contenir les esprits les plus assoiffés de liberté ; ce paradoxe traduisant parfaitement la violence des contraintes que peuvent s’infliger les artistes pour doper leur créativité. Une grande partie du récit est en huis clos dans l’établissement, dont l’aspect oppressant est renforcé par la petite taille des studios et par l’idée de l’Aquarium, lieu d’exposition ou arène dans laquelle s’affrontent les gladiateurs…


L’incommensurable culture générale et artistique de l’auteur lui permet de prêter à ses personnages des opinions originales, variées et de les étayer avec des arguments extrêmement réalistes. La richesse et la spécialisation de son vocabulaire, dans chacun des domaines concernés (peinture, entomologie, balistique, …) est véritablement stupéfiante.


Si l’on a pu louer Joanne Kathleen ROWLING pour sa création d’un monde de sorcellerie (Harry Potter) ou Robert MUCHAMORE pour son invention d’une école d’espionnage (Cherub), Aram KEBABDJIAN, en imaginant tout cet univers autour de la création artistique, atteint les sommets. En créant de toutes pièces cet écheveau d’artistes aux concepts alambiqués, l’auteur déploie une imagination débridée et remarquablement innovante…
Certains artistes atteignent le paroxysme de l’audace, de l’excentricité voire de la subversion et s’avèrent prêts à tout sacrifier sur l’autel de la créativité, y compris le fruit de leur labeur. Ainsi, l’image du serpent se mordant la queue symbolise-t-elle la destruction, par l’artiste, de sa propre œuvre afin de reprendre son schéma artistique au commencement et mieux recréer par la suite.
Le lecteur découvre, par là même, la signification profonde du titre : les « dés-œuvrés » ou « sans œuvre », artistes perturbés dans leur vison créatrice…


Au fil de la lecture, il s’avère que chacun des créateurs présentés recèle un « défaut » caractéristique, un trait de caractère particulier. Les personnages sont, en effet, des caricatures de l’artiste torturé et marginal (l’anarchiste John Wilkinson, la pathologiquement phobique et psychologiquement instable Dolorès, Mike, obsédé par l’idée que ses œuvres se nourrissent de lui au sens propre, …) qui recourt à la création artistique comme exutoire. Leurs relations à l’autre s’avèrent totalement dysfonctionnelles, notamment concernant Victoire, qui ne ressent du plaisir que par la plainte portée, qui constitue son unique moyen d’entretenir des relations.
L’auteur est parvenu à plonger dans la psychologie de chacun, à lui penser des doutes, des phobies, des obsessions d’une cohérence à toute épreuve et à en prévoir les causes, les conséquences ainsi que toutes les ramifications. De plus, à chaque chapitre et en très peu de pages, l’écrivain parvient systématiquement à nous plonger complètement dans la vie artistique et dans le mode de pensée et de création de l’artiste considéré.


Aram KEBABDJIAN pousse à l’extrême la métaphore de l’enfantement pour désigner la création artistique, au point que certains de ses artistes laissent une part physique d’eux-mêmes dans leurs œuvres. Si cet excès peut sembler exacerbé, il convient de s’interroger sur le sens même de l’existence d’un artiste : n’est-ce pas, justement, de tout sentir, ressentir et faire avec une intensité hors norme ?
Cette acuité de vie et de création se traduit par la difficulté quasi insurmontable, pour un artiste ou auteur, de couper, de supprimer des pans de son œuvre ; cet élagage étant, en effet, vécu comme une mutilation…


L’auteur se livre, avec Les désœuvrés, à une mise en exergue du côté mystique de la création artistique, de la relation entre l’art et le sacré, tout en exprimant la dichotomie présente dans l’inspiration, qui serait tantôt de source divine, tantôt de source méphistophélique.


Aram KEBABDJIAN restitue parfaitement l’essence même de l’âme d’un artiste au travers de ses doutes, ses contradictions, ses aspirations, ses frustrations…


Dans ce microcosme d’artistes, de mécènes et de collectionneurs, chacun joue le rôle de révélateur de l’un des travers de la société actuelle, à dénoncer par son œuvre ou par son modus operandi.
Aram KEBABDJIAN traque chaque fléau, chaque faille du monde des arts, à savoir : la menace de décadence pesant sur les arts au profit des divertissements plus « légers », la corruption parfois présente dans certains domaines artistiques, les lobbies, les enjeux économiques et politiques, le coté parfois un peu sectaire de certaines disciplines artistiques qui se transmettent quasiment comme les offices se transmettaient au Moyen-Âge : uniquement par la filiation - qu’elle soit biologique ou non, les mécènes frayant avec l’industrie pour optimiser la cote de leur artiste, la primauté du commercial sur l’artistique, l’invasion des arts par la télé-réalité avec son aspect « usine à créations » et « fabrique à artistes », la partialité des critiques et de l’attribution des récompenses ; et les met en opposition avec le côté aléatoire, fragile et éphémère du succès qu’il est possible d’obtenir dans le monde artistique, mettant ainsi en lumière le paradoxe de la difficulté de percer en tant qu’artiste légitime tandis qu’une imposture reste relativement aisée à mettre en place.


L’auteur dissèque avec une précision et une méticulosité toutes chirurgicales le fonctionnement du monde culturel actuel et se livre à une satire assez violente et très poussée de l’art contemporain. La société de consommation y rejoint l’art, ce dernier s’inscrivant, lui aussi, dans le marché de la consommation…


L’aliénation la plus totale de l‘homme est figurée par l’Omnisurface, censée être une aide, un outil de gestion du quotidien et qui finit par gérer à sa place tous les détails de son existence : les rôles s’inversent et l’homme devient son outil, l’accessoire lui permettant de prouver son efficacité.


Durant tout le roman s’effectue une personnification de l’art et de la pratique artistique et créative en concomitance avec une certaine déshumanisation de l’individu, du créateur, notamment mises en lumière par la série de photographies de Marion Minkowski sur la maladie : l’auteur personnifie la maladie avec ses mots de la même manière que le fait l’artiste avec ses photos. L’être humain disparaît, devenu objet pour servir la cause de l’art…


Malgré l’apparente hétérogénéité de la palette d’artistes suivis, le livre fait preuve, du début à la fin, d’une singulière unité. La lecture se révèle d’une linéarité quasi parfaite, sans coupures – tout y coule de source…
Les descriptions de lieux et de personnages étant faites à la manière des descriptions d’œuvres d’art, le livre se lit comme l’on admire une œuvre : avec délectation.


Une réelle prouesse littéraire réside dans la réalisation des portraits d’une multitude de personnages, chacun selon les points de vue des autres, en s’attachant à montrer ce que différentes personnes perçoivent d’un même individu, chacune selon sa propre personnalité.


Apparemment, l’enchainement des chapitres semble aléatoire, alors qu’en réalité, rien n’est laissé au hasard dans la construction du roman, les liens entre les différents personnages apparaissant progressivement…


Les scènes artistiques rocambolesques sont entrecoupées d’épisodes du quotidien étonnamment réalistes, le contraste rendant l’ensemble absolument saisissant…


L’écriture, toute en contrastes et en oppositions, telles les toiles de maîtres et leurs jeux de lumière, est magnifiée par une profusion d’images (allégories et métaphores) d’une savante finesse.


Il paraît impossible de ne pas citer quelques phrases au sublime transcendant, telles que :
« La langue sera notre dernière sépulture » (p400)
« Chez Dolorès, la volupté de la mauvaise conscience avait des ramifications d’un raffinement exquis. » (p34)
« De façon générale, manger ne lui semblait pas suffisamment spirituel. » (p37)


Enfin, si le lecteur devine qu’un événement spectaculaire, dramatique ou non, et ayant bouleversé l’univers des arts, est probablement survenu, le mystère demeure : que s’est-il passé en Novembre ?

En bref :

Par cette fine analyse de l’art sous toutes ses coutures, en tant que création, mais également en tant que bien de consommation, Aram KEBABDJIAN offre au lecteur un joyau littéraire, dont la lecture ne se trouve absolument pas ternie par le travail colossal et approfondi assurément fourni en amont.
Un bonheur, une pépite. Une œuvre d’art.

Si j'avais dû donner un titre à cette histoire : Désœuvrés

(simplement en ôtant le déterminant pour donner plus d'intensité)...

NB : Ce livre m’a été offert à l’occasion de ma participation à l’événement Les explorateurs de la rentrée littéraire organisé par le site lecteurs.com.

La consigne était d’en faire un bref commentaire une fois arrivée à la page 100, puis de rendre un avis plus poussé à la fin de ma lecture.

Afin de partager cette expérience, vous pouvez vous référer à mon article Rahma, exploratrice littéraire.

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Eva 18/09/2015 22:57

Bonjour Rahma je désespère de pouvoir te laisser ce message c est la 3e fois que je le tape il était bien plus long donc je vais aller à l essentiel : Les désoeuvrés à ton avis même s il est romancé reflète réellement ce qui se passe dans le monde de l art contemporain ? Connais tu ce milieu ? Merci

Eva 18/09/2015 22:47

Bonjour Rahma je t avais écrit un plus long message erreur de catpcha tout a effacé donc je vais aller à l essentiel : Ce livre même s il est romancé reflète t il vraiment ce qui se passe dans le monde de l art contemporain ? Connais tu ce milieu ? Merci

Eva 18/09/2015 22:42

Bonjour Rahma, je bien d acheter ce pavé qu est les Désoeuvrés ayant toujours été interrogative et un peu fascinée face par ex à des artistes dont le talent réside plus souvent dans l'art de vendre leur oeuvre (tel univers telle vision..) que dans l oeuvre elle même, discours qui fascine les collectionneurs. Je cherchais avant de le lire des avis et j ai lu le tien passionnant. Connais tu le monde de l art contemporain ? Moi pas du tout et je voulais savoir si ce livre même s il est romancé reflète vraiment la réalité du monde de l art contemporain et serait dans ce cas un témoignage pourrais tu le dire s il te plait ? Je te remercie

Rahma 19/09/2015 14:03

Une interview des auteurs des livres que nous avons chroniqués est prévue. A cette occasion, Karine PAPILLAUD - rédactrice en chef pour l'événement "Les Explorations de la Rentrée Littéraire 2015" - soumettra également aux auteurs les questions que nous (les chroniqueurs) avons préparées. J’insérerai le lien vers le compte-rendu d'interview dans mon billet. Cela t'apportera sans aucun doute des éclaircissements supplémentaires...

Rahma 19/09/2015 01:14

Bonne lecture ! :)

Rahma 19/09/2015 01:10

Bonjour Eva,
Merci beaucoup pour ton commentaire.
Effectivement, je suis assez familière du monde de l'art contemporain, mais seulement en ce qui concerne la danse et l'écriture, et je n'ai personnellement jamais eu affaire à ce genre de comportements ni à ce genre d'excès.
Comme dans tous les milieux où il est extrêmement difficile de percer, je me doute que tout ne doit pas être simple et limpide ; cependant, garde en tête qu'il s'agit d'une fiction, d'une satire, et en aucun cas d'un témoignage. L'auteur a exacerbé les comportements et poussé à l'excès les pires travers de ce monde vaste et complexe qu'est l'art contemporain, afin de mieux marquer les esprits.